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Témoignage du Pr. Sidibé Valy

« Le corps de ZADI nous quitte, l'esprit ZADI reste en nous »


Ancien doyen de l'UFR Langues Littératures et Civilisations, Sidibé Valy, a été étudiant, puis collaborateur pendant de nombreuses années au département des Lettres de l'université de Cocody du Professeur Zadi Zaourou. Dans cet entretien, celui qui est aujourd'hui Directeur Générale de l'École Normale Supérieure d'Abidjan (ENS), raconte l'illustre disparu et dévoile les multiples facettes du formateur, de l'écrivain, de l'artiste que fut Bernard Zadi Zaourou.

Question : Vous avez eu la chance de côtoyer Bernard Zadi Zaourou durant de nombreuses années au département des Lettres- Modernes de l'UFR Langues Littératures et civilisations de l'université de Cocody. Que retenez- vous de l'enseignant Zadi ?

Sidibé Valy
: C'était l'un des pionniers de l'enseignement à l'université de Cocody. Avec les professeurs Barthélémy Kotchy, Minanhoro Joseph, Wondji Christophe, Christophe Dally, il fait partie de ceux qui ont révolutionné l'enseignement de la littérature orale et la littérature africaine à l'université de Cocody. Au département des Lettres-Modernes, il n'est pas exagéré de dire que Zadi est une icône. Il était d'abord le professeur de littérature orale, de poésie toutes poésies confondues (poésie africaine, française et même orale). De plus il était le seul professeur de rang magistral en stylistique. Sur ce plan, il a révolutionné la stylistique en essayant d'intégré au corps textuel, tout ce qui était des signes relevant de la culture négro-africaine en général. On peut dire que Zadi a révolutionné l'écriture poétique et même dramatique, quand vous regardez la manière dont il a élaboré ses œuvres : la « Tignace », et même « L'œil », toutes ces écritures relèvent d'une recherche de fond, d'une recherche qui puise ses points d'ancrage de nos cultures et traditions africaines.

Votre interlocuteur est un produit, un fruit de la réflexion de Zadi Zaourou. Au départ, quand il nous collait 0,5 sur 20, cela nous révoltait. C'était simplement sa manière à lui, pour nous inciter à travailler davantage. Avant sa mort, il disait sa fierté d'avoir formé des étudiants comme moi, comme Atsin N'cho François, Léon Koffi, comme Gnaoulé Oupoh, Soupé- Lou…Bon nombres du corps enseignants de la jeune génération relève de la réflexion et du sacrifice de Zadi Zaourou. Il a même aidé certains obtenir des bourses hors Côte d'Ivoire pour terminer leur thèse. A d'autres, il a donné de lui-même. C'est le cas d'Aicko Koudou, paix à son âme, qui a bénéficié de toutes les largesses de Zadi Zaourou. Aujourd'hui, même si on ne le dit pas, Amoa Urbain, le fondateur de l'université Charles Louis de Montesquieu est un produit de Zadi Zaourou, même s'il y a eu de temps en temps des quiproquos. Évidemment, il peut avoir des malentendus entre élève qui veut dépasser le maître, ce dernier ce fut le cas avec Zadi et Amoa Urbain. Mais n'empêche qu'il reste un pur produit du sacrifice de Zadi. Agnès Monnet de l'ENS est le fruit de la formation de Pr. Zadi Zaourou, je pourrai encore égrener la liste… Aujourd'hui, il est vrai que le corps de Zadi nous quitte, mais l'esprit reste, dans la mesure où les personnes qui ont été formées sont là et sont utiles à la Côte d'Ivoire. Au niveau de la stylistique, il a formé Dr Cissé Alhassane Daouda qui vient d'achever sa thèse d'État en Europe et qui est vient de rentrer, malheureusement Zadi ne sera pas là lorsque nous fêterons Cissé Alhasane, quand il passera Maître de Conférence.

Q : Et Zadi l'écrivain et même Zadi l'artiste

S.V : Zadi était un écrivain incontesté et incontestable. Dans sa création Zadi, il faut le reconnaitre, il a révolutionné l'esthétique du Didiga, l'ancien conte qui a donné naissance à une philosophie d'appréhension qui est liée au théâtre de recherche. Le Didiga, c'est-à-dire l'art de l'impensable. A partir de ce moment, Zadi devient l'un des fondateurs de théâtre de recherche avec Niangoran Porquet, Aboubacar Touré, Marie-José Hourantier et Wêrê Liking. Ce type théâtre de recherche est produit par des universitaires et joué par des universitaires pour des universitaires. En Afrique, il n'existe qu'en Côte d'Ivoire et cela grâce à Zadi. Et en plus, du théâtre de recherche, il y a la poésie africaine. Il a d'ailleurs longtemps travaillé sur l'art du discours, l'art de la parole chez Césaire. il a rendu l'œuvres de Césaire accessible à tous. Que dire de Zadi l'artiste, si ce n'est qu'il fut un grand joueur du Dôdô, c'est-à-dire la flûte du pan et de l'arc musicale, qui est un support esthétique du théâtre qu'est le didiga. L'arc musicale n'intervient qu'au moment où l'intensité dramatique a atteint son summum et Zadi l'artiste avec l'arc-musical accompagne avec des sonorités très harmoniques le discours des acteurs jouant la pièce du didiga.

Q : Un regard sur l'immense héritage aussi bien littéraire que musical que laisse Zadi.

S.V : je dirai que l'héritage de Zadi est insondable. Bon nombre d'étudiants continuent de travailler sous notre direction sur l'esthétique de Zadi Zaourou, sur la dramaturgie de Zadi, sur le théâtre de Zadi. Vous savez que l'une de mes assistantes a soutenu sa thèse de Doctorat unique sous ma direction sur « l'écriture révolutionnaire de Zadi Zaourou ». Je pourrai dire aujourd'hui que Zadi nous laisse un héritage qu'il faille raffermir et insuffler encore de nouvelles énergies pour atteindre la perfection que cherchait à incarné le Pr Zadi.

Q : Au plan africain que dire de Zadi ?

S.V : Il était l'un des grands représentants du théâtre négro-africain contemporain et l'un des meilleurs fondateurs du théâtre de recherche négro-africain. Il a produit des articles de fond sur le didiga, sur l'esthétique du théâtre négro-africain et sur la perception de la littérature orale et la méthodologie à adopter pour le recueil des contes traditionnels africains. Il nous a donné un bon nombre d'éléments qui nous permettent d'étudier le conte africain à l'université de Cocody. Des méthodes qui serviront encore longtemps des étudiants dans le cadre de l'étude du conte d'expression oral africain.

Q : une petite anecdote sur la vie de l'homme qui a été votre formateur

S.V : C'était en 1976. J'étais encore étudiant de Zadi, je devais faire une dissertation, le Pr Zadi m'a donné 0,5 sur 20. J'ai pris ma copie je suis allé le voir. Je lui ai dit, « mais professeur demie, ça ne vaut même pas le prix de mon stylo ». Il m'a regardé, il a ri. Puis, il m'a dit : « si tu as demie, c'est dire que tu peux enlever la virgule, c'est –à-dire 50 et 50% de 20 ça fait 10 ». La prochaine dissertation qui était capitale, je ne vais jamais oublier l'intitulé de cette dissertation « si tu menaces ton voisin de ton indexe, si comme tu allais lui transpercer le cœur, n'oublie pas que trois de tes doigts te menacent toi-même de te transpercer le cœur », développer. Quand j'ai fini, mon développement, il m'a mis 15/20. Quand je suis retourné le voir, il m'a dit : « tu es parti de demie et tu as eu 15/20. Tu peux mieux faire. Mais il faut lire, et réfléchir sur ce qu'on a lu est très important pour un universitaire. Tu dois faire mieux que ça, et je pari que tu feras mieux ». Mais ce qui m'a frappé le plus, c'est pendant la crise postélectorale. Zadi n'arrivait pas à me joindre au téléphone, il m'a envoyé trois sms, et je les montrés à mon assistante, Dr. Soupé Lou qui a travaillé sur son théâtre. J'ai encore le texto dans mon téléphone portable « Valy tu es mon seul espoir, mais j'ai grand peur pour toi. J'ai grand peur… fait attention, fait attention trois fois ». C'est quelque chose que je ne peux oublier. Même les assistants que moi-même j'ai produit ne m'ont pas appelé pendant la crise postélectorale pour avoir mes nouvelles. Mais Zadi qui m'a produit, lui et Kotchy ne cessait d'avoir de mes nouvelles. J'étais dans un quartier qui était assiégé, Zadi a cherché à savoir ce que je devenais au plus fort de la crise, cette dimension de l'homme je peux en témoigner. Et après la crise, il m'a dit « Valy, continue de travailler ne regarde pas derrière fait ce que tu as à faire pour ton pays. Continue je te soutiens ».
Article publié le 02/05/2012 - Lu 656 fois






       

 

 
 
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